il m’en coute de me dérober aux travaux de l’exploitation (p.107)

Bien sûr, il m’en coute de me dérober aux travaux de l’exploitation, de laisser à d’autres le soin de conduire la moissonneuse dans les emblavures où blondissent les blés et où se couchent les orges alourdies de grains mûrs. Il m’en coute de déserter les prairies où les regains gonflés de sèves se fanent sous la chaleur du soleil déclinant. Toutes ces moissons devront se faire sans moi, mais le regret que j’en ai n’est rien à côté de l’embarras que m’a causé l’annonce d’un voyage venant si brutalement malmener le train-train domestique.

Il fallait bien pourtant, pour suivre le courant qui m’attire vers ma vie nouvelle, que je défie l’affection parentale, que j’affiche le masque de la volonté irréductible. Alors, retenant mon souffle, j’ai déclaré sans bafouiller que j’allais partir deux semaines rejoindre des camarades à l’autre bout du pays. Il n’y a eu ni cris ni gémissements, seulement des interrogatoires pesants et des regards pleins de reproches, mais rien de cela ne pouvait me retenir.

Je vais vers le Sud, vers les garrigues, vers les ciels azurés ! Je cours jusqu’à la mer. Jusqu’à la Côte ! J’écouterai là-bas les chants gitans et le boucan des cigales. Je respirerai le parfum des lavandes, celui des brises tièdes et du piquant mistral. Je m’embarque dans l’exode emportant les foules vers la mythologie des plages et des villégiatures. Pour la première fois, mes vacances vont ressembler à celles dont tout le monde rêve. Mais ce n’est pas le mirage de ce rite étésien qui suscite mon envolée vers les rivages resplendissants. C’est la fréquentation de mes nouveaux camarades qui m’a soufflé l’idée de partager l’été entre mon travail à la ferme, le farniente sur les plages et ma participation aux sessions de formation que le Parti organise durant les congés universitaires à l’attention des jeunes militants. Je me suis fait un devoir de m’inscrire à ces conférences, mais aussi une joie, car elles me fournissent l’occasion de me soustraire quelque temps à l’hébétude des travaux agricoles et à la tyrannie indolente du cocon familial.