les manèges voltigent au milieu de la foule (p.91)

Sur la place, les manèges voltigent au milieu de la foule. Les sonos hurlent des ritournelles et sur le plancher les couples continuent de tourner. Nos amis attablés dans la grande salle du café saluent notre retour de sourires entendus et de questions scabreuses. Mais nous gardons le silence. Comment pourraient-ils croire à une histoire de château hanté, de jeune fille endormie dans les bras de son amant sur la pelouse d’un parc ensorcelé ? Le baiser des princes charmants ne réveille les Belles au Bois dormant que dans les contes à quatre sous. Le nôtre est un plus grand secret. Seuls les esprits qui nous ont visités, tandis que nous tentions de fébriles caresses, pourraient en dévoiler le mystère. Mais, effrayés par le boucan de la fête, ils n’oseront jamais s’aventurer jusqu’à cette taverne pour exercer leur sorcellerie de pacotille.

La soirée se prolonge jusqu’au petit matin dans les rires et la bière, jusqu’à ce que les chaises, alignées comme des soldats de fer qu’on aurait réveillés pour la garde, s’empilent sur les tables. Au bar, il ne reste qu’un vieil homme ivre appuyé sur le zinc racontant d'anciens chagrins d’amour aux serveurs qui s’apprêtent à le reconduire gentiment vers la porte. On attend que nous quittions la salle pour baisser le rideau.

Dehors, les forains ont fermé les stands et bâché leurs engins mirifiques. Une à une, les lumières s’éteignent. La musique s’est tue depuis longtemps et le flot de nos discussions lui aussi s’est tari. Des groupes attardés regagnent les voitures. Les visages sont tirés, les démarches hésitantes. Des appels impatients se répondent dans la nuit. Un coup de klaxon incongru déchire le silence de ce qui est déjà un lendemain de fête. Une dernière bise à la sauvette ; quelques poignées de main ; chacun rentre chez soi.

Dora s’est réfugiée au creux de mes épaules. Ah ! vivre jusqu’au lever du jour, pelotonnée dans les bras d’un garçon, quelles délicieuses vibrations cela provoque en elle ! Je voudrais que l’aube ne jamais ne paraisse.