Un tumulte passionné (p.20)

L’homme au visage creusé qui m’a conduit jusqu’à la salle commune et dont il me semblait que le rôle devait se cantonner à celui d’un maître de maison offrant avec une méfiance toute paysanne l’hospitalité aux invités de son fils, à ma grande surprise, se mêle à la conversation. Loin de vouloir tempérer nos envolées subversives, il prend plaisir à défendre lui aussi, sur un ton paradoxalement mesuré, les positions les plus radicales.

Ce discours inattendu dans la bouche du vieil homme me laisse stupide d’étonnement. Je sais que l’adhésion à la cause révolutionnaire n’est pas réservée aux seuls ouvriers et aux jeunes générations — que c’est un libre choix accessible à toutes les intelligences —, mais je n’étais pas préparé pour autant à découvrir sous l’écorce paternelle un de nos plus inconditionnels partisans.

Je réalise alors qu’Allan depuis son enfance baigne dans le bouillonnement contestataire qui enfièvre la pièce où nous sommes réunis. Et ce tumulte passionné résonne étrangement dans cette salle à manger que j’imaginais, en y entrant, dévolue aux seuls repas de fêtes et aux cérémonies familiales. Cette pièce a été le salon politique où il a pu développer son esprit critique, exercer son éloquence, s’initier au maniement des idées et à l’art de la controverse.

Chez nous, les discussions politiques n’étaient pas admises à table familiale. Aucune altercation n’est venue déranger mes rêveries d’enfants. J’ai grandi à l’abri des disputes, loin des convulsions du monde. Mon esprit s’est construit au contact des signes muets de la campagne, dans la contemplation des choses révélées. Sans doute ai-je gagné en rigueur, en questionnement intransigeant, mais je n’ai pu acquérir ni la souplesse ni l’agilité que mon hôte manifeste ici avec un plaisir qu’il ne peut dissimuler. Nullement embarrassé par les empoignades verbales, il virevolte entre les arguments des uns et les objections des autres. Il oublie les formules toutes faites, les professions de foi apprises par cœur. Il répond sans irritation aux questions naïves de ceux qui ne sont pas rompus aux chicanes politiciennes et défend la ligne du Parti avec finesse, comme s’il s’agissait d’un jeu où compte avant tout l’élégance de la démonstration, l’à-propos de la formule.