La bibliothèque (p.14)

Dans la cuisine, que nous traversons maintenant en silence, je suis frappé par l’imposante bibliothèque installée face à la fenêtre. La pièce tout entière se reflète sur ses portes vitrées. Les couleurs vives de la toile cirée couvrant la grande table, les ustensiles suspendus au bandeau de la cheminée, la masse sombre de la vieille cuisinière poussée sous la hotte monumentale, tous ces objets impriment leur image insolite au dos des volumes alignés sur les rayonnages.

Les bibliothèques sont rares dans les maisons paysannes. Chez nous, il n’y en a pas. Des livres oui, mais pas de meuble pour les caser. Des livres empilés dans l’armoire de la chambre de mes parents, pièce plusieurs fois inspectée en cachette, a de gouter, sans risques véritables, aux frissons des expéditions en territoire proscrit, d’éprouver l’excitation coupable de l’enfant sur le point de découvrir les secrets qu’enfouiraient les adultes au fond de leur alcôve.

J’avais surtout l’espoir d’y retrouver La Religieuse que ma mère m’avait confisqué. Lorsqu’elle m’avait vu plongé dans ce bouquin, dont le titre s’accordait si mal avec mon impiété, elle avait pris conseil auprès de l’abbé. Celui-ci lui avait probablement indiqué que le roman de Diderot était non seulement déconseillé, mais qu’il était interdit par l’église. Le laisser entre mes mains, c’était pour elle commettre un péché. Prête à surmonter la peine causée par mes protestations et mes rancunes, elle est venue dans ma chambre en mon absence soustraire l’ouvrage scandaleux. Et même si peu de temps après, le Vatican avait officiellement supprimé l’index librorum prohibitorum, cela ne changeait rien pour elle. Ce livre, qui manque maintenant piteusement à ma collection, restait à jamais impie. Il n’était pas question de me le rendre.

De peur de raviver notre discorde, je n’ai jamais osé lui demander ce qu’elle en avait fait. Sans doute l’avait-elle détruit. Après tout, ce n’était qu’une édition bon marché. Quoi qu’il en soit, je ne l’ai pas retrouvé, mais j’ai découvert dans l’armoire quantité d’autres romans, trop vertueux pour exciter ma curiosité, mais attestant que mes parents étaient aussi de grands lecteurs, du moins l’avaient-ils été dans leur jeunesse, autant que je prétends l’être moi-même aujourd’hui en alignant soigneusement mes poches sur l’étagère au-dessus de mon lit.