Théâtre - Le Capital et son singe (S Creuzevault) - 18/09/14

Au milieu de l’arène, des gladiateurs… attablés pour un banquet. Ils portent des noms célèbres : Blanquis, Blanc, Barbés, Raspail et autres figures héroïques de la Nation. Ils s’affrontent avec des mots. Leurs idées sont leurs armes. De leurs joutes dépend le devenir d’une République dont l’Histoire veut se défaire. Des ombres planent sur ce théâtre bientôt ensanglanté : celle, tutélaire et savante, de Karl Marx, flanqué de trois comparses, Freud, Brecht et Lacan, qui introduisent les débats façon discours inaugural.

Les débats qui mobilisent les convives sont concrets, cruciaux, urgents — dictature du peuple en armes ou mainmise des députés monarchistes sur la jeune République — actuels — abandonner les chômeurs à la charité publique ou inscrire le droit au travail dans la constitution. Ces débats sont théoriques, abstraits, parfois fumeux — théorie marxiste de la valeur, un pensum à faire fuir les plus austères de nos professeurs d’économie (mais le public subit stoïquement ces thèses impénétrables), élucubrations mystiques d’un Raspail qui nous entortille dans des délires abscons. Les débats parfois s’égarent parfois ou se transportent sans crier gare dans l’Allemagne des années 20 : bisbilles familiales brechtiennes et révolution spartakiste se substituent aux confrontations quarantuiardes, façon de perdre un peu plus le spectateur. Sur le plateau, tout le monde parle en même temps, le discours devient inaudible. Tant mieux, ça soulage l’attention de ceux qui essayaient encore de comprendre le sens des mots, de juger de la cohérence des démonstrations, car, à ce stade, tous ces discours sont vains, inextricables :

« Vouloir percer les secrets du mode de production capitaliste et combattre ses conséquences élèvent les difficultés de l’action pratique à la farce » indique le metteur en scène dans ses intentions. Oui, il s’agit bien d’une farce, d’une farce sanglante, même si elle prend, à la fin de la pièce, le ton d’une joyeuse pantomime lorsqu’il est question de juger les instigateurs des journées de mai, comme si la première révolution ouvrière n’avait été qu’une révolution d’opérettes. Pourtant, malgré ces pitreries sans doute salutaires, cette pièce, servie par une troupe remarquable, est une tentative réussie d’incarner au théâtre une grande énigme de l’histoire : combien de temps encore le capitalisme pourra-t-il survivre à ses crises sans soulever à nouveau la révolte des prolétaires ? Décidément, nous n’en avons pas fini avec Marx et ses comparses, convoqués fort à propos sur la scène du théâtre national.

 

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Théâtre National de La Colline  du 5 septembre au 12 octobre 2014