L’usine métallurgique (p.29) - 06/11/19

J’ai accepté, sans trop me faire prier, de me joindre à une opération qui consistait à faire le tour des zones industrielles par petites équipes pour aller engager le dialogue avec les ouvriers. C’est ainsi que je me suis retrouvé en compagnie de cinq ou six jeunes tout aussi novices que moi devant les grilles d’une imposante usine métallurgique.

J’en connaissais la grande toiture en sheds visible au loin depuis les baies du lycée, mais je ne m’étais jamais approché de ses bâtiments ni de sa vaste cour que je découvrais à cet instant à travers les barreaux du portail.

C’était la première fois que j’allais pénétrer dans une véritable usine, que j’allais rencontrer au cœur de leur forteresse ceux qui, par la grève, ont conquis le droit de défendre leurs intérêts de classe. Et je répétais mentalement, comme pour en percer le secret, le seul mot d’ordre que je connaissais : « unité des travailleurs manuels et intellectuels ! » Ce leitmotiv circulait parmi nous comme un sésame censé ouvrir toutes grandes les portes de la Révolution. Mais nous n’avions devant nous aucun de ces fameux ouvriers avec qui nous étions venus fraterniser. L’usine était déserte et son portail obstinément fermé.

Intrigués par le manège de notre brigade faisant le pied de grue près de la grille, deux gardes, sortis de leur guérite, se sont approchés. Faute de producteurs, c’est avec ces gardiens peu engageants que nous avons tenté un timide échange. N’étaient-ils pas eux aussi, en dépit de leur fonction policière au sein de la taule, des travailleurs exploités ? Mais nous ne savions pas vraiment quoi leur dire. Leurs casquettes à visières semblaient les rendre imperméables à tout discours de révolte. Nous nous étions préparés à trouver des ateliers en ébullition, des assemblées houleuses où nous pensions naïvement nous faire admettre pour exprimer par notre présence la solidarité de la jeunesse étudiante : nous n’avions devant nous que deux cerbères soupçonneux nous demandant fermement de déguerpir.

Nous avons fini par comprendre que les ouvriers avaient suivi le mot d’ordre de grève, mais ils n’occupaient pas la boite. Ils étaient restés chez eux, s’en tenant aux consignes des syndicats qui ne les avaient convoqués que pour le défilé de l’après-midi.

Nous sommes revenus en ville, dépités par ce premier contact manqué avec le monde des prolétaires. Les rues pendant ce temps s’étaient garnies d’une affluence décidée. On retrouvait l’effervescence qui s’était propagée le matin près de la gare, mais ici la foule était plus énergique et mieux organisée. Des tracts étaient distribués, des prises de paroles s’improvisaient aux coins des rues, à la terrasse des cafés et dans tous les endroits propices aux attroupements.

C’est au détour d’une de ces rues que je me souviens avoir vu Allan dans ses œuvres. Il rit de bon cœur de savoir maintenant que je me trouvais au milieu des badauds qu’il haranguait, satisfait de constater que ses paroles, semées au hasard dans la ville, ont porté leurs fruits en ayant contribué à me rallier — parmi d’autres — à sa cause.