Théâtre - Jules César (Shakespeare) CF Vx Colombier - 25/09/19

Un Shakespeare brouillon servi par une troupe désorientée dans un dispositif bi-frontal inadapté. En basant sa distribution sur une stricte parité de sexes et en recourant à un dispositif bi-frontal, Rodolphe Dana s’est infligé des handicaps dont il n’a pu maitriser la complexité.

Dans cette pièce de Shakespeare relatant l’assassinat de César par des sénateurs romains tous les personnages ou presque sont masculins et pour cause les femmes, à Rome, n’avaient pas droit de cité au sénat. Soucieux de la parité homme/femme, Rodolphe Dana a donc attribué les rôles masculins en surnombre à des comédiennes. Il n’y a là rien de très exceptionnel. Faire jouer des personnages masculins par des femmes et réciproquement, surtout dans les pièces de Shakespeare où le grand maitre joue souvent sur l’ambiguïté des sexes, n’a rien d’exceptionnel. Mais en l’occurrence, dans cette pièce historique, il n’y a aucune ambigüité de cette nature. Pour rendre crédible ces sénateurs romains, mâles jusqu’au bout de leur tunique, ici en costume gris trois pièces, il aurait fallu demander aux comédiennes de faire un peu plus appel à la part de masculin qu’elles portent en elles et non pas seulement leur demander de parler fort et haut, de gesticuler beaucoup, de crier ou de larmoyer à tout propos. Tout cela m'a paru forcé et vain. Pour les comédiens n’ayant pas à gérer cette transposition de sexe, les choses étaient plus faciles, mais eux aussi ont pâti aussi de cette désunion d’ensemble.  Seule Martine Chevalier, dans le rôle-titre, a trouvé la voix juste. Contrairement à ses partenaires, trop désunies, voulant à tout prix extérioriser une masculinité de circonstance, elle ne cherche pas les effets. Avec sa solide diction classique parfaitement maitrisée, sans forcer son jeu, elle incarne avec brio un Jules César habité et plausible. Elle réussit à faire de ce personnage, qui apparait pourtant peu sur scène — et pour cause il est question ici surtout de son cadavre —, le personnage central de la pièce.

Autre handicap majeur pour cette pièce : le dispositif bi-frontal. Sans doute était-il tentant d’attribuer au public, réparti de part et d’autre de la scène, le rôle du Sénat romain. Cela aurait pu fonctionner pour les scènes où le sénat est pris à témoin. Mais ces scènes sont jouées salle éclairée (nouvelle marotte du théâtre "avant-gardiste") et la vue qui s’offrait à chaque moitié du public n’était pas la vue d’un sénat romain mais celle d’un public parisien passablement assoupi et franchement dubitatif. Quant aux scènes où le sénat n’est pas présent, ce dispositif n’a aucune raison d’être. Choix d’autant plus malheureux que la salle du Vieux Colombier ne dispose pas d’entrées latérales. Toutes les entrées et sorties de scène se font depuis les gradins du public. Public qui, pour moitié, voit donc surgir dans son dos les personnages entrant sur scène. J’avoue avoir été un peu perdu dans les actions de la pièce par ces débuts de scènes joués dans mon dos. Mais ce n’est pas seulement le public qui se trouve désorienté dans un tel dispositif, les comédiens semblent l'être tout autant et se voient contraints de se retourner constamment sur eux-mêmes pour ne pas frustrer la moitié du public se trouvant dans leur dos, ou bien alors, ils ne cessent d’arpenter la scène en tous sens comme si le metteur en scène n’avait pas su choisir pour eux le bon endroit pour dire leur réplique. C’est très moche visuellement, ça ne favorise ni l’intensité ni la clarté du jeu, et ces déplacements intempestifs s’accordent mal aux personnages et aux propos de la pièce.

Il résulte de tout cela une mise en scène brouillonne, un jeu toujours contraint et un texte qui ne passe pas la rampe. La Comédie Française n’est pas coutumière, fort heureusement, d’un théâtre aussi stérile et si peu maitrisé.

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