stomatologie - 1 - 29/04/14

La clinique dentaire du boulevard D. avait belle allure sur la présentation qui en était faite sur son site internet. Des photos et des notices médicales de bon aloi laissaient présager un établissement d’importance où l’on avait l’assurance de recevoir les meilleurs soins dispensés par les meilleurs spécialistes.

Je me suis donc décidé à décrocher mon téléphone pour obtenir un rendez-vous. Il me fallait me faire extraire au plus tôt un petit bout de racine oublié depuis longtemps dans ma gencive, reliquat d’un soin lointain qui s’était réveillé et avait vilainement infecté ma gencive. J’avais bien, la veille, consulté la dentiste de mon quartier, mais cette femme, visiblement trop douce et trop gentille pour se livrer à toute forme d’atrocité, s’était contentée de faire le diagnostic et m’avait conseillé de m’adresser à un spécialiste en stomatologie de mon choix qui ferait l’extraction proprement et sans état d’âme. Elle m’avait tendu plusieurs cartes où figuraient des adresses de cabinets dentaires :

« Les rendez-vous sont toujours longs à obtenir, m’avait-elle dit, mais essayez peut-être ce cabinet — celui dont je venais précisément de consulter le magnifique site web —, je ne sais pas comment ils font, mais avec eux c’est toujours beaucoup plus rapide qu’avec les autres. »

Cette information n’était pas rassurante en soi et avait suscité de ma part beaucoup d’hésitation, mais voulant en finir au plus tôt avec cette maudite racine et rassuré par la luxueuse présentation commerciale figurant sur son site web, je m’étais décidé pour cette clinique avec qui je me trouvais en ligne :

 « Vendredi prochain à 17h, me répondit une voix masculine pas très aimable lorsque j’eus exposé l’objet de mon appel.

— Dans une semaine, demandais-je timidement, vous ne pouvez pas avant ?

— Bon, venez demain à 15h alors, me dit la voix sur un ton maussade. »

J’acceptai avec reconnaissance cette nouvelle proposition. Obtenir un rendez-vous aussi proche, c’était inespéré. Mon enthousiasme se tempéra un peu lorsque j’eus raccroché.

« Bizarre, si cette clinique peut prendre comme ça des patients au pied levé, c’est qu’elle ne croule pas sur les demandes. Si elle a peu de clients, ce n’est pas bon signe. »

Je tentais de me rassurer en imaginant qu’il s’agissait d’un établissement d’importance disposant de nombreux spécialistes prêts à répondre aux besoins des patients dans les plus brefs délais. Ou bien j’avais peut-être bénéficié d’un désistement dont le préposé m’avait fait bénéficier.

Le lendemain, je pris ma bicyclette pour descendre jusqu’au boulevard où se trouvait la clinique. Il faisait un joli soleil et je remerciais cette fichue racine à extraire qui me donnait l’occasion d’une petite balade en vélo. Arrivé sur place, je mis un peu temps à repérer l’établissement. Sa façade étroite, noyée dans l’alignement des immeubles, n’annonçait pas un établissement aussi important que je l’avais imaginé. Mais la devanture était de facture moderne et sa petite porte d’entrée en aluminium bardée de verres cathédrale, que je poussais crânement, lui donnait l’allure médicale qu’on peut attendre d’un tel établissement. Je me suis enfoncé dans un hall, long et étroit, éclairé en son extrémité par un puits de lumière ménagé dans ce qui avait dû être autrefois la courette intérieure. Une femme était assise sur un des trois autres sièges alignés sur ma gauche le long d’un mur qui faisait, comme je le compris plus tard, office de salle d’attente. À droite se dressait le comptoir d’accueil derrière lequel il n’y avait personne. Je restai planté un instant au milieu du hall regardant le comptoir vide et scrutant le couloir d’où allait surgir probablement une secrétaire médicale.

« Il n’y a pas de secrétaire », me dit la dame de la banquette.

Le ton se voulait neutre, mais je perçus pourtant, ou peut-être l’imaginai-je, une sorte d’ironie, de plaisir sadique dans l’apostrophe qui pouvait sous-entendre : « ah, ah ! Vous aussi, vous pensiez venir vous faire soigner dans une grande clinique connue et renommée, et vous voyez, il n’y a même pas de secrétaire. »

Peut-être devina-t-elle chez moi une réaction proche de la panique et voulant me rassurer, elle ajouta après un petit silence pervers :

« Mais ne vous inquiétez pas, y a quelqu’un qui va venir. »

Ce quelqu’un était énigmatique. Qui donc s’occupait ici des formalités d’accueil. Une assistante médicale ? Le médecin lui-même ? Il fallait absolument que je reste positif, il me fallait surmonter mes préjugés, évacuer mes pressentiments. L’absence de secrétaire n’avait pas d’incidence sur la qualité des soins. Il dénotait simplement un souci de bonne gestion qui impose de limiter les frais administratif au strict minimum. Et puis par ailleurs, avec les RTT et les congés maternité intempestifs, l’absence de secrétaires était monnaie courante, même dans de grands établissements. Le médecin qui allait m’opérer était probablement un excellent spécialiste et de toute façon l’intervention que j’allais subir était des plus banales et ne nécessitait nullement un grand ponte de la PHP. Un étudiant de cinquième année pouvait faire cela les yeux fermés. Alors, pourquoi m’inquiéter avant même d’avoir aperçu la tête du chirurgien. De toute façon, je ne pouvais plus faire marche arrière. Me sauver en courant eut été ridicule.

Je suis allé m’assoir sur un siège. Je craignais maintenant d’avoir à poireauter là un long moment. Mais peu de temps après apparut un type portant l’accoutrement d’un praticien sortant d’une salle d’opération : grande combinaison blanche, tablier en fibre composite de couleur vert pomme, masque de protection buccale accroché à son cou et, relevées sur son front, les grosses lunettes de protection oculaires qu’affectionnent de porter les soudeurs à l’arc et les chirurgiens-dentistes. Seuls émergeaient de cet attirail vestimentaire un visage congestionné, des yeux globuleux, une bouche à la lippe gonflée et rougeaude. Je ne pus m’empêcher de penser au boucher-charcutier de la rue des G, qui découpe toujours sa viande avec un rictus féroce.

Le type en combinaison blanche se planta derrière le comptoir d’accueil, bouscula quelques papiers qui trainaient là en désordre et aboya mon nom en levant la tête en ma direction. Je confirmais d’une voix à peine audible « oui, c’est moi ». Comme j’étais le seul nouveau client, la vérification était seulement d’usage et il ne se formalisa pas de ma réponse inaudible. Comme j’ébauchais le mouvement de me lever, façon de me montrer déjà coopératif, il me fit signe de rester assis :

« On va s’occuper de vous » dit-il en me fixant lourdement avec ses yeux exorbités. Je reçus son apostrophe d’un air aussi effaré que s’il m’avait dit : « je vais m’occuper de toi mon bonhomme et je te garantis que tu souviendras d’être venu ».

L’homme disparut derrière une des deux portes qui donnaient sur le petit couloir. C’était donc ce type qui allait m’opérer. Je ne le trouvais pas du tout sympathique. Était-ce une raison pour voir les choses en pire. L’anesthésie me faisait souci, mais pour éviter le stress de la piqure, je savais qu’il fallait respirer profondément avant que l’aiguille ne vienne se planter dans ma gencive. Je ne m’étais jamais évanoui, il n’y avait aucune raison que cela arrive aujourd’hui ! Ne pas oublier de respirer profondément, c’est tout. Je n’avais jamais fait d’allergie, non plus. Mais avec l’âge, les allergies sont de plus en plus fréquentes. Non, surtout ne pas penser au pire. Après l’anesthésie, tout irait bien. Je ne sentirais presque plus rien. Juste la sensation désagréable d’une mâchoire aussi dure que du bois, sensation qui disparaitrait au bout de quelques heures. Pas de quoi m’inquiéter. J’étais déjà passé par là. Dans une heure tout au plus, je pédalerais à nouveau sous le joli ciel de Paris. La vie serait belle, belle comme avant cette foutue infection.